The final countdown – Diagonale des fous

20 minutes après m’être endormis, ma casquette toujours posée sur le visage, et la couverture bien en place sur les jambes, je me redresse de ce lit de camp.

Les idées sont encore embrumées, les yeux ont du mal à tenir ouvert, la course est maintenant bien loin de mes pensées.

Je n’ai pas réellement dormi depuis plus de 63H et la fatigue cumulée des près de 153km déjà effectués me pousse irrésistiblement dans les bras de Morphée.
La seule envie de dormir prend le dessus et je me dis qu’il est temps de dormir ici; vraiment. La course je la terminerais plus tard. J’appel mes parents pour leur faire part du fait que je vais dormir. Cette nouvelle les poussera eux aussi à dormir dans la voiture.

Aurais-je atteint mes limites ? Ces fameuses limites que je suis venu chercher. Ai-je vraiment puisé dans mes derniers retranchements à tel point de ne plus pouvoir me lever et mettre un pied devant l’autre ?

Après cet appel toutes ces questions jaillissent dans ma tête. Le bruit autour de moi m’atteint à nouveau. Un moment de lucidité ? Ma famille a tellement déjà fait pour moi dans cette course, je ne peux leur infliger cette nuit supplémentaire dans la voiture.

En plein questionnement un coureur me parle, me demande s’il m’a été facile de m’endormir, si je n’avais pas eu froid ect… Si je suis assez lucide pour l’entendre le comprendre et lui répondre, il parait maintenant évident qu’il faut que je me relève, que j’aille chercher en moi cette énergie qui me reste. Je sais qu’il en reste, elle est quelque part là au fond de moi. Je ne suis pas épuisé, mon corps me demande de dormir et mon mental acquiesce, mais je ne suis pas dans la souffrance, dans le dépassement de soi, je peux encore mettre un pied devant l’autre voir courir. Mais pour cela il faut que je mette en sourdine cette envie de dormir. Je me suis déjà endormi 2 fois en courant lors de cette course et j’ai pourtant continué. J’aimerais connaitre ce dépassement de soi que je suis venu chercher.

Alors que j’étais prêt à me rallonger, je me ravise et me lève ; étonnamment avec peu de difficulté. Je range mon sac, prend un soupe du sel et après un peu moins d’une heure d’arrêt au ravitaillement de grande chaloupe je repars. Il doit rester moins de 14km avant la fin et 9km me sépare du prochain ravitaillement du Ccolorado.
Le Colorado mon prochain objectif mental, 9km et à peu près 800 mètres de dénivelé positif à gravir.

C’est à ce moment-là que Charles m’appel pour savoir où j’en suis il vient d’arriver et veut m’attendre. Je lui dis de ne pas m’attendre que je suis encore loin.
A peine l’appel terminé me voilà relancé dans la course. Après un petit temps d’adaptation je me remets à trottiner. Autour de moi, la nuit et la forêt, je ne croise aucune frontale, je suis seul avec moi-même en pleine réflexion, ou plutôt méditation, voir même dans un état second. Cet état second se transforme rapidement en envie de dormir. Une envie irrésistible comme à peine une heure auparavant.
Je me rend à peine compte que je suis rentré dans une petit ville, quand de la musique vient me sortir de ma torpeur. Un peu plus haut, des jeunes dans un garage font la fête. Une table est posée devant ce dernier, et ils se relaient pour proposer à boire aux différents forçats passant devant eux. De loin j’aperçois 2 coureurs qui sont arrêtés et qui repartent avant que j’arrive. Suis-je bénis ? un shot de caféine me ferait le plus grand bien. Je leur demande s’ils ont du coca. Mais point de ce dernier sur la table. Ils me proposent de rentrer pour voir s’il en ont un peu plus loin.
En pleine course je me retrouve dans un garage, au milieu d’une fête. Quelle situation improbable et aussi inédite que cocasse. Malheureusement pour moi il n’ont pas de coca et me propose une boisson orange très sucrée en contre partie. Je décline tout d’abord avant de me dire qu’un fond ne pourra me faire grand mal à l’estomac dans les 2 prochaines heures, mais que le sucre pourra me rebooster quelques temps. La boisson a mauvais gout mais est pleine de sucre à coup sur.
Je repars reboosté, mais à peine 20 minutes plus tard je retombe rapidement dans un état second, le coup de boost n’ayant pas eu l’effet escompté.
Ce dernier sera interrompu par un coureur, sans doute Réunionnais. Il est jeune, les écouteurs vissés sur les oreilles. Il ne semble pas être fatigué. Ses foulées, enfin ses pas, sont très aérien, je me demande comment il fait !
Ce dernier s’éloigne peu à peu devant moi. A mesure qu’il s’éloigne je repasse dans cet état second qu’il m’avait fait quitter, quand soudain il tourne à droite. Trahi par le mouvement de sa frontale.
Jusqu’ici j’avançais machinalement, ne prenant même plus garde au balisage depuis la sortie de la ville. S’il n’avait pas été là j’aurais très certainement pris à gauche et aurais mis un moment à m’en apercevoir.
Je le suis et voilà que maintenant il disparait dans la nuit. Etait ce vraiment un coureur, ou une hallucination tentant à me ramener sur le bon chemin ?

Peu importe je dois continuer.

C’est l’entame de la dernière montée vers le Colorado. Alors que je m’enfonce encore une fois dans la foret très rapidement les chemins deviennent des ravines, les balisages se retrouvent maintenant en hauteur. Obligé de jouer avec la frontale pour les faire se refléter au loin.
Après quelque temps et les ravines deviennent de plus en plus profondes, et avec mon mètre deux comme j’aime à le dire (1,69 en vrai) j’ai le bord des ravines tout juste en dessous des épaules et sur chacun de ces bords, des arbres ou des bosquets impossible d’être plus précis dans mon état. Cet enfoncement accentue l’obscurité de la nuit et cette sensation de solitude que j’ai. Je croiserais au début un groupe de traileurs venus s’entrainer mais après les avoirs doublé plus personne, et par moment l’angoisse. L’angoisse de me perdre, je ne repère que très difficilement les balisages et sors régulièrement mon téléphone pour voir si je suis sur le bon chemin. Mais finalement c’est là où j’avance le plus vite. Sans doute un instinct primitif. Cette peur m’empêche de me poser d’autres questions que de trouver mon chemin et de sortir de là le plus rapidement possible.
Plus je me rapproche du sommet, plus j’entends le vent. Finalement j’étais peu être bien au fond de mes ravines. Et enfin au loin le sommet et le ravitaillement du Colorado. Il y a un vent à décorné un bœuf, les tentes vibres. Mais plus rien ne semble pouvoir m’arrêter. J’ai une patate d’enfer, je prends du liquide en ravitaillement, mais lequel je ne me souviens plus. Je m’assois 2 minutes appel mes parents pour les prévenir que j’arrive.Ils sont étonnés que j’arrive si vite. Oui je n’ai finalement pas dormi après le coup de file à ma mère à grande Chaloupe.

Le temps de me changer. Le vent rafraichit l’atmosphère, de discuter avec un coureur pour qui ce n’est pas sa première pour estimer le temps avant l’arrivée.

4,6km, une heure et demi me dit il, mais ça peut être plus long.
Oh allez si je m’y mets en moins d’une heure c’est faisable
Non les premiers font 45minutes c’est extrêmement technique

Je me lance dans cette descente, le début est facile je cour, je virevolte je me mets à rêver d’arriver en moins d’une heure.
Je rentre dans la forêt et je vois pas mal de frontale en contre bas. Rapidement le vent froid disparait protégé par les arbres, et les couches mises au ravitaillement sont de trop. Je fais un arrêt pour me changer et j’en profite pour mettre le fameux T-Shirt blanc de l’organisation. Je continu ma descente de folie. Attention ne nous y trompons pas ici on parle de 9 – 10 minutes au kilomètres. Mais forcément ca contraste avec les près de 20 minutes voir plus que j’ai connu à d’autres moments de la course. Et après plus de 160km c’est pas mal non ?
Les racines apparaissent, même pas peur. Je double beaucoup de coureurs ! Mais où étaient ils quand je montais seul au Colorado ?
Puis les racines sont peu à peu remplacées par des rochers. Je rattrape deux jeunes coureuses espagnole qui me voit passer comme un avion. Elle ont un dossard bleu, je suis étonné je ne pensais pas voir des coureurs des autres courses.

Au milieu de cette végétation j’essaie de savoir ou se trouve le stade de la redoute. Je ne devrais plus être très loin. Et au détour d’un virage, mauvais appuis. La cheville vrille …
Le stress en voulant la reposer par terre, je cloque tille, j’hésite, je la pose, finalement rien. Je suis bon pour une grosse frayeur. On va peut être se calmer 2km c’est pas très loin, il doit rester 1km500 de descente, non ? C’est sans compter les approximations des distances en trail. 166km annoncés et 9600D+, finalement ce sera 170,3km et 9642D+, l’édition la plus longue, j’ai bien choisi tiens ! Du coup j’ai du rab dans cette descente. Alors pas la totalité mais bien 200 – 300 mètres et je peux vous dire à ce moment; ca compte.

Alors que je continue dans ma descente un pointage surprise! De nombreux coureurs s’entassent, ça se bouscule. Tu m’étonnes justes après on a la vue sur le stade de la Redoute. Le Graal. Il est là, juste en bas, on peut presque le toucher.

Une des bénévoles dira

Ah ça se bouscule pour quelques place à grappiller

Je lui répondrais

Pas du tout, on veux tous arriver vite pour la famille, les places on s’en fou

Beaucoup acquiesceront.

Le Graal est en vue mais voila que la course ne nous l’offrira pas comme ça. Comme un dernier pied de nez, virage à 180° on repart dans l’autre sens. Les chemins sont étroits caillouteux. Certains coureurs râlent et pestifèrent

Jusqu’au bout l’organisation ne nous lâchera pas
Elle pourrait faire des chemins moins difficiles

De mon coté je jubile, oui c’est dure, mais c’est ça que je suis venu chercher. La difficulté, l’épreuve légendaire qui ne s’offre pas à n’importe qui. C’est peut être égoïste de se dire que je l’aurais fait mais pas d’autres, que j’ai réussis à dompter la difficulté et d’en être fier. Mais cette course serait elle rentrée dans la légende si tout le monde pouvait y arriver facilement ? Certainement pas. Alors oui je souffre, oui j’en chie à ce moment de ces derniers lacets de la descente du Colorado, mais j’en remercie l’organisation.

Me voilà en bas, sous le pont routier j’ai l’impression d’être à l’arrivée, beaucoup de gens sont là malgré les plus de 2H du matin c’est complètement dingue. Mais non l’arrivée n’est pas là encore 500 mètres pour le stade et presque un demi tour de piste.
Sur le bord de la route j’ai des ailes. J’entends les gens se demander comment je fais pour courir encore comme ça. Je ne sais pas moi-même, je vis juste un rêve c’est ma finale.

Je dis souvent aux gens qui courent une premier marathon que les 200 derniers mètres sont fait pour qu’ils profitent de leur exploit. Ce n’est plus le moment d’accélérer c’est le moment de profiter et de se repasser le film de la course et de pas mal de chose, d’écouter le public et de partager avec ceux qui sont là.

Lors de mon premier marathon j’ai eu la chance de passer la ligne d’arrivée sans le vouloir quasi en même temps qu’un ami, qui est depuis devenu un très bon ami. On en garde un souvenir incroyable alors qu’on c’était perdu au 8ème kilomètre. J’ai eu la chance d’avoir ma famille et les personnes que j’aime juste avant l’arrivée proche du 42ème kilomètre à Paris et après l’arrivée.

J’ai eu la chance de partager l’arrivée du premier marathon de ma sœur là aussi à Paris le jour de son Anniversaire et de voir son émotion juste avant le 42ème quand les parents et Romain étaient là. Et je peux vous dire qu’elle n’a pas le gabarit d’une coureuse mais elle l’a fait en 4H40.

Emile Zatopek.disait :

Si tu veux courir, cours un kilomètre. Si tu veux changer ta vie, cours un marathon

Mais je l’associerais à celle de Lazarus Lake, fondateur de la Barkley marathon :

Si vous voulez réaliser un véritable défi, cela doit être un véritable défi. Vous ne pouvez pas accomplir quelque chose sans la possibilité d’un échec.

Et ces deux là ont sacrément raison. Combinez les ,deux remplacer marathon par n’importe quelle course et vous vivrez des émotions comme nul personne.

A ce moment là à l’approche du stade les émotions sont de plus en plus fortes. J’en ai vécu des émotions intenses voir tragique dans ma jeune vie. Il y a bien sur eu l’accident dans lequel j’aurais pu perdre la vie mais n’y ai laissé qu’un genou. Il y a eu les maladies aussi autour de moi, la disparition des mes grands pères auxquels je pense beaucoup à ce moment-là. J’avais sur moi un petit fanion me rappelant l’un d’eux comme s’il faisait la course avec moi. Je n’ai pas encore eu la chance d’avoir d’enfant, à ce qu’il parait c’est la plus belle chose du monde mais j’ai vécu un grand mariage avec une femme que j’aimais.

Une dernière route à traverser, des applaudissements de plus en plus intense, la voix d’un speaker qui se fait entendre, la lumière intense du stade. Je suis au porte du paradis, la famille est là on n’est plusieurs coureurs à se bousculer, mais une fois à l’intérieur je suis seul.

La vie parfois vous offre des moments de magie. Je ne suis pas le premier, mais devant moi personne jusqu’à l’arrivée, et derrière plus personne. Les autres coureurs ont disparu comme par enchantement. Ma mère me court après pour me filmer, ma sœur est à coté, et tel le héros que je rêvais d’être je m’offre une arrivée de rêve digne d’un premier sous les flashs des photographes, la banderole du premier à franchir en moins.

Je franchis cette arche, me retourne et contemple 170,3km (plus un détour) et 9642 mètres de dénivelé positif avalés en 52 heures 39 minutes et 54 secondes. Alors ce n’est pas sous les 50H comme l’objectif ultime, mais à ce moment je n’y pense même pas. Je viens de réaliser un rêve de gamin !

Dans cette zone d’arrivée je suis perdu, je tourne en rond. Certainement le manque de balisage. Je remercie mes parents ma sœur, Romain, pour tout ce qu’ils ont fait, je pense à Charles bien sur, et aux amis qui m’ont soutenu et envoyé tant de messages.

Bien sur la médaille, les séances photos et le pack finisher.

Finalement c’est au moment de se changer que le seul couac arrive. Ma mère a oublié le pantalon ! Bon il fait un peu frais, mais c’est pas grave, on va prendre un verre, et un rougail saucisse. J’aurais bien pris du champagne mais j’ai peur pour l’estomac alors ce sera minute maid à la pomme mais en fait ce n’est pas mieux.

On passera un moment en famille sur ce stade avant de repartir pour la voiture et rentrer. A peine posé sur le siège je m’endormirais des rêves pleins la tête.

Suite : Le jour d’après la Diagonale des fous

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