Jusqu’à l’épuisement – Diagonale des fous

Après  2h30 de pause à ilet Savannah il est temps de repartir.

Mes pieds ont été réparé par les podologues et kinés.
Je me suis fait une séance d’électrostimulation sur les cuisses, pendant que ma mère me massait les épaules qui commençaient à devenir douloureuses.

Depuis petit je souffre d’un décalage de l’épaule gauche par rapport à la droite.
Cette dernière est plus haute de plusieurs centimètres, ce qui ne me gêne absolument pas dans ma vie de tous les jours. Par contre dès que je porte un sac sur le dos ce décalage provoque des tensions et le poids s’applique essentiellement sur l’épaule gauche.

Un an qu’avec Xavier, un ami je devais mettre une cale en mousse pour rehausser le côté droit en plus de l’attachement spécifique du sac pour limiter cette contrainte. Mais voilà je ne l’ai jamais fait et là j’avoue qu’avec le sac de trail depuis plus de 130 km sur le dos ça commence à se faire sentir malgré les séances de musculation spécifiques du dos pour supporter le poids du sac. Ce petit massage fait vraiment du bien.

J’ai aussi très bien mangé et me sens reposé. Autant dire que je suis dans de bonnes conditions pour aborder la dernière section de course comprenant tout de même le fameux chemin des anglais. Pour l’instant il fait encore jour et j’aimerais aller le plus loin possible avant la nuit. Car maintenant c’est sur je vais courir une partie de la nuit mais combien ? Arriver avant minuit est-il encore envisageable ? Il est 16H30 il me reste 30-35km, 7H30 pour les boucler est ce faisable ?

Depuis toujours c’est dans la difficulté que je peux me dépasser, sinon je suis plutôt un feignant. Sans contrainte je n’avance pas, obligé de me mettre des coups de pieds au cul.
Je suis aussi de la génération club Dorothée. Quel rapport vous me direz ?
J’ai grandi avec bon nombre de séries où le surpassement des héros se fait dans la difficulté. Bon nombre de personnes de ma génération se souviennent de San goku, San gohan dans dragon ball, des chevaliers du zodiaque ou sailer moon. Tous ces héros avec leur transformation qui se transcendent quand la difficulté arrive, quand tout semble perdu.
Quand je prends tout mon équipement de trail et enfile mon sac de trail je suis comme ces supers héros. Je deviens mon propre héros, comme le chevalier Seyia si fragile sans son armure mais que plus rien ne peut arrêter une fois cette dernière revêtue. A ce moment plus rien ne me parait impossible. Minuit ; l’arrivée ; j’y serais ! Le chemin des anglais ce sera mon sanctuaire avec ses 12 temples à passer avant le Colorado et la descente finale.

Mais avant le passage de la rivière qui me sépare de l’épreuve ultime, je commence à m’élancer tranquillement. Je teste mes pieds et pour l’instant ceux-ci répondent bien. Devant moi une monté qui n’a rien à voir avec les précédentes, que ce soit sur le bitume ou les chemins j’accélère, ralenti seulement par les groupes devant moi dans les single au milieu des champs de cannes et de bananiers. Tout le long j’ai l’impression d’avoir des ailes, poussé par le fait de vouloir courir le plus longtemps possible de jour et de voir si à Possession je suis sur les bases d’une arrivée à minuit.

J’arrive très vite à chemin Ratinaud malgré la chaleur. Heureusement des habitants nous proposaient sur le chemin de l’eau fraiche au pied de leur maison. Je ne le dirais jamais assez, les réunionnais sont formidables. D’habitude je ne prends jamais d’eau fraiche mais là elle fut la bienvenue par cette chaleur moite dont j’ai très peu l’habitude. En moins de 1H30 je boucle les 8 km entre ilet Savannah et chemin Ratinaud. Je ne perds pas de temps et repars à fond sur cette route en descente.

Après de longues minutes à ne plus voir un coureur et à être sur une route je commence à me demander si j’ai pris le bon chemin. Me serais-je trompé comme les premiers en début de course ? J’ai très vite ma réponse quand une personne agitant les bras m’explique que j’aurais dû tourner à droite. Me voilà emmerdé ! Je fais demi-tour et remonte fond de balle comme je peux, quand j’arrive à la hauteur de bénévoles assis jouant aux cartes me demandant d’où je viens !

Ils ne m’ont pas vu quand je descendais à fond du coup je viens de me faire autour d’un kilomètre supplémentaire et pas sur du plat !

Mais le soucis est bien plus profond. Je rattrape un groupe d’une dizaine de coureurs que j’avais déjà doublé auparavant difficilement. Cette fois ci ils ne voudront pas me laisser passer. Pensant que je courais à fond puis que je m’arrêtais pour repartir de plus belle. Je les comprends j’aurais sans doute été énervé à leur place de laisser passer 2 fois la même personne en moins de 30minutes.

Je vais rester un moment derrière à m’énerver, pester, à perdre du temps et de l’énergie.

C’est au crépuscule que les chemins s’élargissent, qu’une ou deux gouttes de pluies apparaissent. Le contraste de luminosité dans les sous-bois et les chemins sans arbres est impressionnant. Pour les premiers la frontale est obligatoire, mais pas du tout pour l’autre.

La possession me semble à portée quand je commence lors d’un freinage un peu brusque sur une descente mal anticipée à avoir à nouveau des petites douleurs au pied. Je décide de lever le pied. Il faut dire que depuis quelques kilomètres je me demandais si je ne pouvais pas rattraper Charles au vu de mon accélération fulgurante. J’avais tout de même près de 2H de retard au niveau de chemin Ratinaud.

L’arrivée à possession pour voir une dernière fois mes parents se fait sous une ovation, le public étant encore là en masse à encourager les coureurs malgré la nuit qui est tombée. Mon petit détour m’a fait encore perdre du temps sur Charles, mais j’ai mis seulement 3H pour faire les 16km depuis Ilet Savannah. 20 km à cette allure et j’ai même 20 minutes de marge pour arriver avant minuit cela me semble faisable au moment où je discute avec ma famille. J’ai un moral en béton, un petit massage des pieds et c’est l’heure du chemin des anglais.

La sortie du ravitaillement se fait en ville, je marche un peu le long de la route pour ne pas trop puiser d’énergie avant le chemin des anglais.

Au détour d’une rue sur la droite le voilà. Il est indiqué d’une plaque, le fameux et tant redouté chemin des anglais. Franchement moi les photos que j’en ai vu il ne me fait pas peur, on dirait les pavés parisien en plus gros.

C’est maintenant qu’il faut tout donner, 3H30 pour faire les 20 km restant. Rien que d’y penser et maintenant de l’écrire je me rend compte que le monde de l’ultra-trail est un monde à part dans celui du running. Quelle image aurait un coureur qui annoncerait 3H30 pour un semi-marathon ?
Et là j’y pense comme un exploit, exploit qui me parait encore faisable.
Pour cela il faudra marcher à 6 km/h. Je me lance sur ce chemin tant attendu, j’y vais d’un bon pied malgré la montée. Moins de 15 minutes pour faire le premier kilomètre de nuit sur ces pavés, c’est plus que les 10 minutes prévues, mais ca monte, je pense me rattraper avec la descente. Toujours sur le même rythme je me mets sur le milieu de la chaussée qui semble avoir été posé de façon plus régulière. La nuit commence à faire son effet sur moi. J’ai envie de dormir, mais ce n’est pas le moment. Je ralentis légèrement mais impossible de la contenir j’ai les yeux qui se ferment. Je tente de m’assoir sur le bas-côté, et de fermer l’œil. Le soucis, les frontales des autres coureurs et le froid qui me réveille m’empêchant de dormir. Je me relève et arrive tout de même à boucler ce deuxième kilomètre à la même allure. Dans le même temps le chemin se transforme tout doucement. Il y a de moins en moins de pierres sur le chemin qui laisse découvrir de large espace entre chacune d’elles. Puis les pierres sont de moins en moins régulières et de plus en plus grosses. Le chemin laisse sa place à ce que je nommerais une carrière de cailloux. Il n’y a plus aucune cohésion ou cohérence entre les différente pierre devant former ce fameux chemin des Anglais.

Alors que je m’endors il me faudrait encore plus de vigilance sur cette portion qui devient très difficile. C’est ici que je prends conscience que je suis à l’endroit même où prend toute la légende de ce chemin. Après 20 minutes et à peu près un kilomètre le chemin redevient plat et ne comportant presque plus aucune pierre ce qui me permet d’avancer à bon rythme. Mais voilà rien n’est simple je me tord la cheville assez violemment. J’ai mal, j’ai presque envie de pleurer, plus de 145 kilomètres avalé et tout s’arrêterait ici ?

Est-ce que ça vaut le coup de tout tenter pour arriver avant minuit au risque de tout perdre ?

Le moral n’est pas bon, j’essaie d’avancer jusqu’au moment ou je vois un coureur aidé par 2 autres. Lui aussi il c’est fait la cheville, mais ne peut apparemment plus la poussé. Autour de moi on croirait la cour des miracles. Les coureurs restant sont comme moi, chacun avec leur bobo plus ou moins important. Et sous mes pieds ce chemin, enfin cette carrière infernale. Les secondes paraissent des minutes et les mètres des kilomètres. Je n’avance plus du tout, j’ai envie de dormir, je n’ai plus de motivation et la peur de me blesser.

Est-ce que ça vaut le coup d’avancer ?

Je préviens mes parents que je ne sais pas quand j’arriverais au vu de mon état déclinant. Je le fais par SMS, le téléphone ne passant pas. J’ai l’impression d’airer au milieu de la nuit et de la difficulté. Encore un passage à vide, je le sais, en ultra-trail il y en a et celui ci comme les autres il va passer. Mais que c’est difficile à ce moment-là de la course.

Je pense au prochain ravitaillement, à grande chaloupe. Très rapidement je pense à y dormir. Non pas une sieste mais vraiment dormir. Combien de temps 1H, 2H … pourquoi pas 5H comme je l’avais imaginé quand je planifiais ma course. Après tout la barrière horaire éliminatoire est à plus de 7H le dimanche matin et il est à peine 22H, je suis donc large. Maintenant que je sais qu’il peut y avoir des lits, peut être au chaud, au ravitaillement, je me dis que je réussirais quand même mon pari de terminer cette course.

Je titube encore sur le chemin quand mentalement je pense toucher le fond. Qu’est ce qui pourrait bien me sortir de là. Je suis dans un virage en descente au milieu du chemin.

Combien me reste il avant le ravitaillement ?

L’envie de dormir est forte, les forces m’ont abandonné et le mental commence à faire de même.
Je lève la tête au ciel. La nuit est noir et profonde, le ciel est magnifique, mon esprit commence à divaguer. Je suis épuisé mais serein. Cette voute étoilée me calme. J’ai toujours eu une certaine fascination pour les étoiles. Elle ne me rend pas mes forces mais ma lucidité. Je pense à regarder où je suis sur mon téléphone. Quand je le regarde j’ai récupéré du réseau et même internet. Je lance maps pour calculer la distance me séparant du ravitaillement. Et là surprise ! 650 mètres avant la fin du chemin des anglais. Si je me donne à fond pendant 10minutes j’en sortirais. C’est le moment d’être ce super héros, d’aller puiser dans ses dernières forces pour sortir de cette difficulté, pour vaincre l’adversité. Pour le reste je verrais après.

Je n’ai plus qu’un objectif, me sortir de cet enfer, puis rallier le ravitaillement, manger et dormir.

Je fonce droit dans la pente, rien ne pourra m’arrêter jusqu’au ravitaillement. Le chemin des anglais, ses pavés sont presque devenus une simple route pour mon esprit. Au loin un portail, la sortie du chemin des anglais. La pause n’est plus très loin même si elle sera plus loin que ce que j’avais noté sur mon parcours.

Le ravitaillement est tout en longueur, je me fais pointer, je prends une soupe et tente de m’allonger dans l’herbe en face du ravitaillement. Par manque de lucidité j’ai pris le première endroit plat à disposition. Après 10 minutes je n’arrive pas à dormir trop de lumière et le froid. Je me relève, tente de prendre du sel n’ayant plus mes pastilles sur moi. Il reste 13km de course, il est 22H30, plus moyen d’arriver avant minuit mais peu importe, il faut que je me repose, je suis à bout. Je suis triste de ne pas pouvoir arriver en moins de 50H. Ce rêve là s’envole. Mais il reste celui de franchir cette ligne d’arrivée à la Redoute.
Un peu plus loin dans le ravitaillement j’aperçois des lits de camp. Ils ne sont pas dans une tente chauffée, mais dans une tente grande ouverte sur l’extérieur. Sur chacun d’eux une couverture. Machinalement je me dirige vers ces derniers. Je m’assoie sur l’un d’entre eux. Je recouvre mes jambes de la couverture, puis m’allonge en laissant mes pieds au sol. L’épuisement aidant je m’endors assez rapidement …

Après une bonne demi-heure je me réveille, la tête embrumée, la fatigue et l’épuisement encore bien présentes. L’envie de dormir prend le pas, mais je ne peux rester là sans prévenir ma famille qui m’attendait autour d’une ou deux heure du matin sur l’arrivée. Je pense vraiment dormir ici pour plusieurs heures, mon corps ne répond plus, mon mental m’a abandonné. J’appel ma mère pour lui dire que je vais dormir et que je suis épuisé. Le héros à besoin de s’arrêter à bout de force. Me suis surestimé ?

Suite : The final countdown

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